INTERVIEW ERIK ARNOUX (première partie).

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A l’occasion de la sortie du premier tome de « Sara Lone » paru chez Sandawé, nous avons pu dialoguer avec Erik Arnoux, scénariste de la série. C’est sans langue de bois qu’il a répondu à nos questions. Erik est un grand bavard, il suffit de lui poser la première question pour qu’il nous embarque dans son univers de la bande dessinée. Dans cette première partie, il nous parle de l’origine du projet et de son approche avec le crowdfunding chez Sandawé. 

SambaBD : Comment est né le projet Sara Lone ? Comment as-tu rencontré David Morancho, le dessinateur espagnol ?

Couv_199089.jpgErik Arnoux : On ne se connaissait pas mais, avec internet, j’avais repéré ses dessins dans un forum. C’était, je crois, BD paradisio. Il y avait à un moment donné une « carte blanche » à des auteurs et il avait fait passer des planches à lui. C’était un dessin un peu réaliste, pas mal du tout.  Comme il avait laissé son adresse, je lui ai envoyé un petit mot. Je lui ai dit que je trouvais cela bien et que, si il avait envie, on pourrait faire quelque chose ensemble. Il m’a répondu très gentiment mais c’était plutôt une fin de non recevoir du genre : « écoutez, c’est très bien de s’intéresser à moi mais j’ai du boulot… » C’était en 2005, de mémoire. C’était le moment où je terminais « Ava dream » au Lombard. Je sentais plus ou moins qu’on allait me piquer le dessinateur (Ndlr:Alain Queireix) pour le filer à Desberg dans le but de faire des spin-off de I.R.$.. La série que j’avais lancée chez eux, a été quasiment tuée dans l’œuf puisqu’ils sortaient le dessinateur de l’histoire. Moi, il me restait juste mes yeux pour pleurer. Je m’étais dit que si je leur proposais un dessinateur, cela pourrait aller. Je voulais proposer à David de faire la suite d’ «Ava dream». Comme Le Lombard ne m’a pas vraiment poussé dans cette idée, j’ai laissé tomber.

Puis, en 2009, il m’a envoyé un mail en me disant qu’à priori il n’était pas contre le fait deavadream01couv_20081127_80405.jpg travailler avec moi. Si j’avais des idées, il avait du temps devant lui. Il avait toujours envie de bosser pour des éditeurs dans la BD de style franco-belge qui attire beaucoup les dessinateurs espagnols, italiens,…Je lui ai envoyé sept départs d’histoire qui sont des pitchs. Quelques lignes avec  un intentionnel de ce que cela pourrait raconter. Il en a trouvé un ou deux de pas mal mais globalement, il n’en a trouvé aucun qui lui plaisait vraiment. Il m’a demandé d’écrire quelque chose spécialement pour lui. Il a suggéré le thème du bateau et de la pêche. Quand j’ai lu son mail, j’ai été un peu dubitatif. Je ne le sentais pas trop. Mais une semaine ou deux avant, j’avais vu un reportage à l’émission « Thalassa » sur France 3 consacré aux pêcheurs de crevettes dans le golfe du Mexique. J’ai trouvé que c’était des décors intéressants et un sujet pas traité. Je ne me voyais pas le lancer sur des pêcheurs bretons ou de la mer du Nord mais je voulais quelque chose de plus exotique. Je lui propose l’idée, il me dit : « c’est pas mal, je serais intéressé par un polar ». Je pars sur le polar noir, les années ’50. Puis, je me dis que si je me lance sur les années ’60, l’administration américaine, c’est l’administration Kennedy. Il y a plein de trucs à raconter autour. Le golfe du Mexique, cela peut se passer au Texas, en Louisiane, l’Alabama et la Floride qui sont des états côtiers, pas loin de Cuba. J’ai écrit une page complète de synopsis. Un intentionnel qui était assez flou, là aussi, mais qui situait le personnage dans les années ’50 et ’60, avec une trame policière autour du syndicat des pêcheurs de crevettes. J’ai fait le pitch, David a dessiné deux pages. On est en fin 2008, début 2009. Je viens de sortir « Ava dream » au Lombard, j’ai fait un collectif chez Soleil, mais je n’ai rien de précis juste derrière. Comme en plus « Ava Dream » s’arrête puisque Desberg m’a « gaulé » Alain Queireix pour faire une spin-off d’I.R.$., je me retrouve « Gros-Jean comme devant ». Je n’ai pas trop d’autres projets. Je fais un peu de pubs en passant. Globalement, en BD, je n’ai pas grand-chose.

On a présenté le projet à tout le monde, je crois. Je le propose à tous les directeurs de collection que je connais personnellement puisque je suis déjà dans le métier depuis un certain temps. C’est des gens que je vois en festival, j’ai des copains qui bossent avec eux. J’envoie chez Dargaud, au Lombard évidemment, Glenat, Vents d’Ouest, Bamboo, etc…J’envoie des mails et vu qu’ils en reçoivent dix par jour, je leur rappelle que j’ai un petit potentiel, cela fait pas mal d’années que je suis dans la bande dessinée, que j’ai vendu quelques dizaines de milliers d’albums et qu’à priori un bouquin de moi cela peut avoir un certain attrait. Je dois dire que quand je le fais, je ne suis pas plus emballé que cela. J’ai reçu les pages de David entre-temps, il en a mis une en couleurs. Autant son dessin m’emballe sur les essais que j’ai vu avant en 2005, autant là quand il fait mon truc, je sais pas…J’ai l’impression que si moi j’avais été directeur de collection, j’aurais fait ce qu’ils ont fait tousa et j’aurais dit : « écoute, c’est sympa mais, bon, vu le marché,… ». Ce n’est que des refus. Cela nous déçoit un peu. D’autant plus que j’avais dit à David : « Ne t’en fais pas, je suis dans le métier depuis longtemps. Je vais trouver un truc sans problème ».  Et je ne trouve pas, donc je passe un peu pour un gland. Lui, il me dit que ce n’est pas grave mais je sens bien qu’il est déçu. Ensuite, on se perd de vue pendant deux ans.

sandawe_logo.jpgEt puis je découvre, je ne sais plus comment, Sandawé. J’aime beaucoup l’idée du crowdfunding. Je me dis que j’enverrai bien un projet à Patrick Pinchart, le directeur de Sandawé. Je ne le connaissais pas mais j’avais des potes qui ont bossé avec lui sur le magazine Spirou. Je lui envoie un mail en lui disant que je suis intéressé par la formule de BD participative, que je suis enthousiasmé par cette nouvelle formule. Je ne le fais pas du tout en me disant : « je suis un gars qui a été refusé sur un projet, je vais le proposer ». La formule de crowdfunding est passionnante, j’ai envie de faire quelque chose pour eux tout en me disant que cela ne m’empêchera pas de faire de la bande dessinée pour les autres qui sont des gens avec qui je travaille de manière régulière. Surtout qu’au même moment, je suis entrain de faire « Poker face » pour jungle-Casterman avec qui cela se passe bien. Je vais continuer à en faire, Glenat me propose un truc. Cela se passe plutôt bien quand je décide de m’approcher du crowdfunding. Patrick Pinchart me répond et me demande si j’ai des projets dans mes cartons. Je lui envoie mes sept pitchs dont j’ai parlé tout à l’heure, plus un ou deux autres, plus un projet que j’avais dessiné. J’avais préparé avec Chrys Millien, avec qui je travaille souvent, avec qui j’avais fait « Witness 4 », un projet de science-fiction que j’aimais beaucoup. Je me disait que Patrick va voir que c’est déjà très avancé et il va me la prendre. Il me répond quelques jours plus tard qu’il a bien aimé et qu’il est très intéressé par mon histoire de bateau qui ne s’appelait pas encore « Sara Lone », mais plutôt un truc du genre « Virna Lone » , c’est après que j’ai trouvé le titre. Je voulais faire un jeu de mot avec « alone » et je cherchais un prénom de fille qui se terminait par « a ». « Lone » – « a-lone ». Je me disais « ah, mince alors ! » Pour moi, dans ma tête, cette affaire avait été bouclée. Elle avait été refusée. Le dessinateur ne m’avait pas plus enthousiasmé que cela au moment des planches d’essai. Je me suis dit : « est-ce que cela vaut vraiment la peine de se replonger là-dedans ? ». La science-fiction n’intéressait pas Patrick car il avait déjà quelque chose, un projet chez Sandawé avec Eric Maltaite appelé « les éclaireurs » et qui a disparu depuis des plannings. Il insiste sur le projet maritime. Me voilà bien emmerdé ! 

Patrick Pinchart↓

pinchart-patrick.jpgJe rappelle David Morancho en lui disant que cela fait deux ans qu’on ne s’est plus causé, mais on me propose un projet de crowdfunding. Il faut que je lui explique le concept car il ne sait pas ce que c’est. Il s’attend que je lui propose un éditeur, qu’on lui paie ses planches et puis qu’on avance. Là, c’est un peu plus compliqué que cela. Il va falloir mettre le projet en ligne. Si les lecteurs s’y intéressent, ils vont mettre du blé. Si ils mettent du blé, on va en avoir seulement quand le projet sera entièrement financé. Je lui explique tout cela. David ne parle pas un mot de français et moi, pas un mot d’espagnol. Par contre, il lit très bien le français ! C’est un gros avantage parce que mon scénario est écrit totalement en français et il a parfaitement compris tout ce que je lui ai écrit. David me dit : « qu’est ce que tu en penses, toi ? ». Je lui dis que l’aventure m’intéresse mais je comprends bien que pour un dessinateur qui a envie de bouffer et d’être payé de ses  pages, c’est un peu plus compliqué. Pour moi, scénariste, c’est moins difficile parce que je fais d’autres choses, cela prend moins de temps que de faire le dessin, que de passer son temps sur un album qui va te prendre un an. Il me dit qu’il me fait confiance.

Cela m’aide aussi. Je me dis que si je l’emmène dans une merde….Je dis à Patrick que c’est OK. David s’y met. Je propose quelque chose d’un peu plus établi. Je reprends bien mon histoire, je la cadre vachement plus. Et puis David m’envoie les premiers croquis qui n’ont pas grand chose à voir avec les premiers croquis qu’il m’avait proposé quelques années plus tôt. Je me dis que c’est pas mal mais je suis toujours sur la réserve pour ce projet. Et puis les pages d’essai arrivent et c’est à tomber! C’est les deux premières pages où le garçon et la fille sont sur la plage, la voiture… Les pages sont juste géniales et je me dis « waow ! » Je renvoie même un mail à David en lui demandant : « tu vas continuer tout l’album comme ça ? » « Oui, c’est mon style actuel… »  C’est comme cela qu’a commencé l’histoire…

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Première planche d’essai de David Morancho pour Sara Lone↑

SambaBD : Un projet sur Sandawé demande-t-il beaucoup plus d’investissement des auteurs ? J’ai vu que tu es (ou étais) très présent sur le site et le blog de Sandawé pour essayer de motiver les lecteurs.

Erik Arnoux : Cela va de soi car si tu n’y es pas…Les édinautes, les lecteurs qui financent le projet, viennent aussi chercher un contact avec un auteur. Les édinautes qui sont sur le site sont des passionnés de bande dessinée. C’est des gens qui ont, en général, entre 30 et 70 ans. Une grosse tranche a mon âge à moi, de la génération des années ‘50-‘60, passionnés de BD qui ont grandi avec Tintin, Pilote, Spirou et qui viennent d’ailleurs chercher plutôt de la BD réaliste et des histoires plutôt que de la BD humoristique. Et, c’est plutôt le problème de Sandawé parce que Patrick Pinchart est venu avec dans ses cartons pas mal d’aventures humoristiques. Il vient de Spirou. Mais cela ne passe pas du tout chez les édinautes. Les édinautes ne misent pas dessus ou très difficilement. Ils misent sur ce qu’ils veulent acheter en magasin mais pas sur des produits parce que c’est de l’humour, cela se vend bien en magasin, on peut faire des produits dérivés,…Ils n’ont pas de réaction pragmatique de gens qui veulent faire du fric avec du crowdfunding, ils ont des réactions de cœur et de coups de cœur sur des planches et mises donc de l’argent sur des projets  qui me semblent parfois pour moi totalement invendables à l’arrivée. Il y a des projets remarquables mais aussi d’autres pour lesquels j’ai du mal à appréhender l’avenir connaissant le marché qui est extrêmement compliqué pour le moment.

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SambaBD : Sandawé est une jeune maison d’édition, les tirages et la mise en place ne sont pas énormes. Est-ce que cela te pose problème à toi et surtout à ton dessinateur qui doit en vivre ?

Erik Arnoux : Quelque part, on a négocié une avance sur droit qui est un forfait de 15.000€ qui fait partie du financement. Le travail consiste dans le dessin, la couleur et le scénario. Par rapport à un auteur qui, comme moi, a 30 ans de métier, c’est léger. Pour un mec qui débute, c’est vachement bien parce que les conditions actuelles sont devenues un peu « tout et n’importe quoi ». On trouve encore des gens qui se font très bien payer en acquis, d’autres qui sont payés intégralement en avances sur droits, d’autres qui ont des forfaits absolument misérables parce qu’ils débutent. J’ai même rencontré des jeunes gens qui sont prêts à travailler pour rien du moment qu’ils sont publiés en se disant : « je ferai de l’argent en tant qu’auteur plus tard ! ». Ils sont entrain de carrément tuer le métier. Tout les acquits que nos grands anciens, Tibet, Graton, Paape, tous les grands auteurs de ces années ’60 et ’70, ont obtenu, et ils ont ramé pour réussir à les obtenir, ont maintenant totalement disparus parce que le marché n’est absolument plus le même. Les petits jeunes ont envie d’être publiés et sont prêts à casser les prix. Quand, toi, tu arrives derrière avec ton métier et ton expérience, la page, c’est autant. On te répond que non. « Ca, on ne paie pas ». C’est maintenant comme cela en négociation sauf si tu as déjà fait des blockbusters qui marchent bien. C’est devenu très compliqué de se vendre.

Concernant les petits tirages, je t’informe, mais Patrick Pinchart a déjà communiqué surCouv_132359.jpg cela, que Sandawé croit beaucoup en Sara Lone. Patrick m’a fait beaucoup confiance, je dois le reconnaître. J’ai signé le projet chez lui.  Il m’a laissé gérer mon projet. Il a fait confiance à mon professionnalisme et aux bouquins que j’ai déjà faits. Il m’a vraiment laissé la main. Il a finalement découvert l’album que quand il a lu les pages totalement finies de David au mois d’août. Tout était bouclé. Il a eu la plénitude du bouquin, des 46 pages, seulement fin août. Il l’a lu et il m’a envoyé un mail enthousiaste qui me disait que c’était très bien, que cela lui plaisait beaucoup. C’est mieux que ce qu’il pensait et on va en tirer plus que ce qui était prévu. Donc, ils ont fait un tirage qui dans l’absolu est le tirage le plus important de l’histoire de Sandawé pour l’instant. Je pense qu’ils espèrent avoir des retombées qui soient suffisantes, fortes en terme de vente, ou du moins d’impact, pour que cela devienne une bonne série de la maison. Ils sont très très jeunes, ils ont 3 ans et demi. Jusqu’à présent il n’y a pas vraiment de succès majeur. Il y a des regards mais il nous manque terriblement un blockbuster, des auteurs un peu capés qui seraient des locomotives et cela il faut que Patrick y travaille beaucoup. Est-ce que Sara Lone sera une locomotive? Je n’en sais rien. L’album vient de sortir, c’est difficile à juger. Pour le tirage, moi globalement, chez Casterman-jungle, il m’ont tiré 11.000 « Poker Face » quand ils ont tirés le tome 1, il y a deux ans, trois ans. Je crois qu’ils en ont mis 7000 au pilon. Je préfère une boite qui en sort peu mais qui est très réactive que d’avoir une boite qui va sortir plein de bouquins puis qui va presque m’engueuler, moi, parce qu’ils les mettent au pilon vu qu’ils se sont gourés ou qu’ils n’ont pas fait leur boulot.

Fin de la première partie de l’interview.

Un commentaire sur “INTERVIEW ERIK ARNOUX (première partie).

  1. Et bien merci à Thalassa. Une interview exhaustive mais on y sent bien toutes les turpitudes pour arriver au bout d’un projet .
    J’espère que ce titre va fonctionner car Sara Lone est un bon album et mérite des bonnes ventes .
    Merci à EriK et à Capitol pour cette interview.

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  2. Waaaaaooouuuuuhhhhhhh !!!!!!! Cette première partie d’interview est géniale !!!! Merci Capitol d’avoir pris le temps d’interviewer Erik ARNOUX. Je sais ce qu’il me reste à faire acheter Sara Lone :-))))

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  3. Super, mais attention il subsiste quelques fautes (j’envoi, Paepe Paape !) mais c’es bien le mot à mot de ce que j’ai dit… Merci de m’avoir ouvert le site pour raconter ma vie…

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  4. merci, très belle interview. On voit que cette série Sara Lone vient de loin. J’espère qu’elle aura le succès qu’elle mérite car elle est vraiment très bien.
    Intéressant aussi d’avoir un aperçu sur les coulisses du milieu éditorial.

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  5. Erik, SambaBd devrait t’engager comme correcteur…Je viens de rectifier les deux coquilles. Encore une fois merci pour ta disponibilité…

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  6. Il doit y avoir un problème avec l’original de l’interview que j’avais corrigé (je me souviens de la correction de « j’envoie » et « Paape » entre autre …). Ce n’est pas la version corrigée qui a dû être utilisée.
    Je (re)corrige celles que je trouve ☺
    Bravo quand même à Marc pour son investissement et merci à Erik pour tout ces détails. J’avais beaucoup aimé le diptyque d’Ava Dream, une héroïne très charismatique. ☺

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