INTERVIEW D’OLIVIER GRENSON

 « …en attendant Niklos Koda… »

 

ol23b.jpgVendredi 8 mars 2013, Foire du livre de Bruxelles. SambaBD a rendez-vous avec Olivier Grenson, le dessinateur de la série « Niklos Koda » (avec Jean Dufaux au scénario) et d’albums plus personnels comme « La femme accident », «  La douceur de l’enfer » où il est également scénariste. Olivier Grenson arrive décontracté dans l’espace réservé aux auteurs et à la presse. Il s’étonne que SambaBD le sollicite pour une interview alors qu’il n’a pas d’actualité brûlante. Mais ce n’est pas tous les jours qu’on a la possibilité d’interroger pendant plus de 30 minutes une réelle personnalité du 9e Art!

SambaBD : A quand le prochain Niklos Koda ?

Olivier Grenson : Le tome 11 est terminé. On finalise la couleur pour l’instant et il sortira au mois d’octobre 2013.Il aurait pu sortir maintenant au mois de mars-avril, ce qui était prévu au départ mais on a préféré retarder la sortie pour deux raisons. La première, pour être en fin d’année pour une raison stratégique mais aussi la seconde, pour pouvoir enchaîner avec le tome 12, six mois plus tard et le tome 13, six mois après. En 2014, il y aura donc deux Niklos Koda. Ce sera une histoire en trois tomes de 54 pages et en même temps un nouveau cycle. Cette histoire se passe à Shanghai.

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SambaBD : Je suppose que vous vous êtes rendu à Shanghai ?

Olivier Grenson : Oui, j’ai eu cette chance. Cela fait longtemps que j’en avais envie. J’avais demandé à Jean Dufaux de m’écrire une histoire qui se passe à Shanghai. La Chine, la deuxième puissance mondiale et la façon dont elle s’inscrit maintenant sur l’échiquier planétaire. Et puis, Shanghai est une ville fascinante. J’ai eu la chance d’y aller et de bien sentir la spécificité de cette ville, de bien comprendre comment j’allais pouvoir la traduire, l’expliquer et ce que j’allais pouvoir exploiter. Il y a une seconde raison, la magie prend de plus en plus d’importance dans Koda et l’iconographie asiatique et chinoise est fascinante à dessiner. Cela va de l’ambiance philosophique mystérieuse aux vêtements, aux maquillages, à cette mythologie chinoise. Il y a une esthétique qui est vraiment particulière et que je voulais mettre en avant. Les magiciens du début du XXe siècle se faisaient passer pour des magiciens chinois. C’était souvent des européens qui se déguisaient, se faisaient passer  pour des chinois pour amplifier ce côté exotique et mystérieux de la Chine pour donner cette impression que tout est possible dans la magie.

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SambaBD : Au niveau des couleurs, comment travaillez-vous ?

Olivier Grenson : J’ai réalisé moi-même les couleurs sur « La femme accident » ou sur « La douceur de l’enfer ». Sur Koda, j’ai toujours hésité. Je travaillais avec un coloriste, Bertrand Denoulet. Sur le nouveau cycle, je viens de démarrer  avec Benoît Bekaert. Il a une palette très intéressante et pour lui, c’est aussi un défi, mon dessin réaliste, le fantastique et mon exigence. Il apporte vraiment quelque chose et on va sentir « un plus » avec cette histoire à Shanghai et ses couleurs…Je travaille actuellement au lavis. Il y a un grisé qui donne une matière à la couleur « ordinateur » qui fait qu’on a l’impression que c’est de la couleur directe.

 

SambaBD : Comment travaille Jean Dufaux, votre scénariste ? Quelle est votre relation avec lui ?

Olivier Grenson : On travaille maintenant depuis 11 ans ensemble. Cela s’est toujours très bien passé. On se voit souvent, c’est important. C’est la chance d’avoir un scénariste qui habite près de chez moi. C’est une collaboration d’aller-retour. Nous avons toujours une discussion au départ, des propositions, de la documentation, des photos qui vont donner des impulsions vers certaines directions et des illustrations qui vont peut-être l’influencer dans certaines scènes. Je travaille sur les crayonnés et je les lui montre toujours car il y a des moments où je vais avoir une idée pour amplifier telle émotion ou telle mise en scène…

Son avis sur le crayonné est primordial, c’est le moment d’accorder nos violons, puis je fais l’encrage et la couleur. Je ne reçois pas le scénario en un bloc, et donc, je ne connais pas la fin de l’histoire. La confiance est donc très importante. Je me laisse guider par lui. C’est quelqu’un qui est « pro », qui a prouvé sa valeur, qui sait raconter des histoires, mettre en scène et qui sait préserver un vrai suspense. En général, il me donne l’histoire en 3 ou 4 fois. En même temps, l’avantage, c’est que je suis comme un lecteur qui attend la suite avec impatience. Ce n’est pas évident mais avec Dufaux, c’est toujours passionnant. J’ai appris avec lui beaucoup de choses au point de vue professionnel, au point de vue de la narration, de la mise en place d’un personnage, d’une série, comment les défendre, les faire vivre au-delà des planches.

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SambaBD : Comment a-t-il pris le fait que vous vous êtes engagé dans des projets personnels, que vous avez laissé Niklos Koda de côté pendant 4 ans ? Etait-ce pour lui une opportunité de faire d’autres projets ou y –a-t-il eu des tensions ?

Olivier Grenson : Non, pas du tout. Cela s’est fait progressivement. Je l’ai prévenu à l’avance. Quand j’ai commencé à travailler avec Denis Lapière sur « La femme accident », je n’ai pas arrêté Koda du jour au lendemain. Pendant les deux ans qui ont suivi, j’ai chaque fois réalisé un Koda et je travaillais en même temps avec Denis Lapière. Après « La femme accident », ce n’était pas prévu que j’enchaîne  avec « La douceur de l’enfer ».

On devait reprendre un Koda. Comme j’écrivais cette histoire depuis longtemps, que cela se mettait en place et que j’avais vraiment l’envie de m’y mettre sérieusement, je me suis dit : «  voilà, on a arrêté Koda. Tant qu’à faire, je vais encore travailler deux ans sur « La douceur de l’enfer » puis on repartira avec Koda sur un nouveau cycle. » Et j’ai donc proposé de prolonger ce « stand by » sur Niklos Koda. Cela a duré en fin de compte quatre ans. J’ai des échos comme quoi les gens attendent la suite de Koda. D’autres ont cru qu’on allait s’arrêter mais cela a permis de se poser la question de savoir si après 10 albums, cela valait la peine de continuer un 11e,  un 12e ou  un N ième  Koda de la même manière. Pour moi, c’était une bonne décision. J’ai évolué en travaillant sur la couleur directe, le fait d’écrire et dessiner sur « La douceur de l’enfer ». Cela m’a fait grandir et donc maintenant je suis revenu sur Koda avec un autre regard et une envie de mettre la barre plus haut, d’aller plus loin dans l’univers de Koda.

Capitol, interview, Olivier Grenson, Le Lombard, Niklos Koda, la femme accident, la douceur de l'enfer, 032013.

 

SambaBD : J’ai eu l’impression que vous aviez l’envie de vous affranchir, de prendre votre envol en solo à titre personnel à l’image de votre personnage principal de « La douceur de l’enfer » ?

Couverture DOUCEUR_ENFER T2.jpgOlivier Grenson : Qui sait…Oui, c’est vrai, il y a sans doute un peu de cela…Je pense que j’ai toujours eu envie d’écrire et que cela ne s’est pas fait parce que les premières histoires que j’ai écrites ont été refusées. Puis, j’ai rencontré Jean Dufaux. Quand on est jeune dans le métier, cela ne se refuse pas de travailler avec Jean Dufaux. Mais écrire et réaliser entièrement une histoire seul est toujours resté dans un coin de ma tête. Il restait des sédiments de scénario de ce que j’avais envie de faire à l’époque. J’ai une approche différente des personnages qui est tout à fait différente de celle de Jean Dufaux. Plus poétique, plus de sensibilité, la fragilité des personnages, dans une certaine lenteur avec des sentiments plus profonds. C’est des aspects que je ne trouve pas dans Koda. Je ne pourrais pas me contenter de dessiner juste l’histoire de quelqu’un d’autre même si dans Koda, il y a une part de moi et que Dufaux est très attentif à ses dessinateurs et qu’il écrit pour une personne bien précise. C’est vrai qu’on trouve toujours dans ses histoires la spécificité du dessinateur avec qui il travaille. Que ce soit Djinn, Croisade, Murena, Lady Elsa…Ecrire, je voulais le faire et j’espère que je le ferai encore si l’occasion se représente. J’ai déjà commencé à gribouiller d’autres histoires, d’autres projets. Mais je suis content d’avoir un personnage récurrent qui peut encore vivre 10 ans même si je ne sors pas un album chaque année. J’aime bien cette idée de saga aussi. J’ai aimé la bande dessinée justement avec des héros qui étaient développés dans des histoires récurrentes comme Astérix, Tintin, Lucky Luke. J’aime bien d’avoir mon personnage, Niklos Koda. Et à côté, des « one-shots », j’en ferai sûrement.

SambaBD : Au début du premier tome de « La douceur de l’enfer », vous citez Thierry Bellefroid et Jean-Marie Derscheid, comme quoi ils vous ont amené en Corée. Pourquoi avoir pris comme thème la guerre de Corée ? Qui est Jean-Marie Derscheid ?

Olivier Grenson : Jean-Marie Derscheid, il s’occupe d’événements pour WBI (Wallonie-Bruxelles international) pour représenter la bande dessinée belge à l’étranger. Il a réalisé pas mal d’expos en Belgique, en France, en Australie, …et à Séoul en Corée du Sud ! J’ai eu la chance d’être choisi pour participer à cet événement à Séoul. On était cinq. Il y avait André Geerts, Benoît Peeters, Dany, Vincent Fortemps et moi. Thierry Bellefroid était là aussi en tant que journaliste.

Je ne m’étais jamais rendu en Corée et j’ai découvert une ville assez étonnante, une culture que je ne connaissais pas du tout, une gastronomie excellente, particulière.

Thierry Bellefroid avait envie en tant que journaliste de se rendre  sur la frontière entre les deux Corées, qui est très spécifique. Je l’ai accompagné. J’ai commencé ce jour là un carnet de croquis. Je voulais faire un petit carnet de voyage didactique  pour parler de ce que je découvrais : un pays, son histoire, sa guerre. J’ai commencé à me documenter. Et plus je me documentais, plus je trouvais des richesses, des histoires et des personnages. Et très vite, j’ai trouvé un personnage coréen qui a été séparé de sa famille à la fin de la guerre, au moment où le 38e parallèle a été une frontière sur la carte. Et là a commencé l’écriture de « La douceur de l’enfer » qui s’appelait « Le soldat oublié » au départ. Je me suis rendu compte bizarrement que c’est une histoire qui intéresse peu les occidentaux  pratiquement pas les européens. On n’en parle presque jamais. Les délégations belges et françaises qui sont parties à la guerre n’ont été reconnues que très tard. Ils ont été considérés comme des fous qui allaient combattre pour une guerre qui n’avait aucun sens. Il n’y a pratiquement pas de films sur la guerre de Corée. Il y en a sur la guerre du Vietnam mais pas sur la guerre de Corée. Je me disais : «  je vais travailler sur  un sujet qui n’intéressera personne».  Alors pour que le lecteur puisse s’identifier au personnage, j’ai décidé de prendre comme personnage principal un gars comme moi qui découvre un peu malgré lui la Corée, un jeune homme de San Francisco, pour mettre en opposition le régime nord-coréen et américain. Le personnage de Billy Sumer part pour Séoul un peu parce qu’il est obligé. Il permet au lecteur de s’identifier, de rentrer dans l’histoire. L’histoire de la Corée est passionnante et je l’ai abordée par une petite facette. Il y a encore plein de choses à développer. La frontière est un peu comme le mur de Berlin. Un pays coupé en deux peut être une métaphore de notre Belgique qui a une épée de Damoclès au dessus de sa tête, même si ce n’est pas vraiment la même situation. La culture asiatique m’intéresse beaucoup. J’étais vraiment happé, transformé. C’était magique. Quelque chose s’est passé…

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SambaBD : Dans votre histoire, il y a le voyage « géographique » et « physique » mais aussi le voyage « mental ». Vous parlez beaucoup de thèmes tels que l’enfance, le rêve, le cauchemar, l’envie de voler, la filiation, la famille. Ce qui m’a marqué dans ces deux albums, c’est le côté psychologique. Ne serait-ce pas aussi à votre niveau une sorte de psychothérapie ? Vous parlez aussi de l’idée qu’à un moment donné, il faut « tuer » le père ou le grand-père. A un moment, le personnage principal brûle son unique photo de famille. N’est-ce pas aussi brûler ses racines ?Est-ce un bien ? C’est peut-être antinomique ?

Olivier Grenson : C’est vrai que je voulais vraiment amener le lecteur devant cette réflexion. Il y a plein de choses dans la question. D’abord, cette image est très forte, l’image de la photo qui brûle à la fin. C’est en résonance surtout avec la mort de ses parents, morts dans l’incendie. Le fait de brûler cette photo, c’est aussi une façon, non de brûler ses racines, mais d’évacuer toute cette culpabilité, la culpabilité du survivant, du poids qui restait sur ses épaules et c’était dans ce cas la flamme, non plus comme la flamme destructrice mais comme femme, comme flamme – Ô le beau lapsus- comme flamme purificatrice. La femme a une importance énorme d’un côté comme de l’autre, pour le grand-père et le petit-fils. Elle est le moteur du destin, le sens de la vie.

Le petit-fils, Billy va revenir vers ses racines grâce à la femme qu’il aime. Ted Summer, par contre, ne pourra pas revenir car la femme qu’il aime se trouve en Corée du Nord. Il n’a pas le choix et il a vraiment décidé de faire le deuil de son passé et de ses racines. Le premier album commence sur une allumette qui se craque car le feu détruit mais est également purificateur. C’est très bouddhiste comme l’idée du Yin et du Yang. Une idée qui peut être  à la fois positive et négative mais qui ensemble forment quelque chose de fort et dynamique, la symbolique du feu. J’ai voulu qu’elle soit présente dans tout l’album, comme couleur, force, violence et douceur. La douceur du feu. Quoi de plus charmant que de se mettre devant un feu durant un hiver rigoureux. L’ossature de mon histoire, c’est la construction personnelle, psychologique de mes personnages. C’est vrai que c’est une histoire très introvertie, oui, une introspection. J’ai voulu aller chercher, puiser dans mes personnages au plus profond de leur vécu pour leur donner le plus possible de forces, les incarner, que ce soit de vrais personnages. Vous n’êtes pas le premier à me poser cette question sur ce côté auto-psychanalitique. Cela n’a pas été le cas mais évidemment j’ai été puiser au fond de moi pour pouvoir donner à mes personnages quelque chose de personnel.

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Rendez-vous est donc pris avec Olivier Grenson pour la sortie du futur Niklos Koda au mois d’octobre 2013. En attendant, je vous convie à lire ou à relire « La femme accident » (2 tomes) et « La douceur de l’enfer » (2 tomes également) qui sont des travaux plus personnels. J’espère que cette interview vous aura donné l’envie de vous plonger dans l’univers multiple d’Olivier Grenson.

Lien vers le site des éditions du Lombard: ICI.

Lien vers la page facebook d’Olivier Grenson: ICI.

 

Interview réalisée par Capitol pour SambaBD.

Remerciements aux éditions du Lombard et à Olivier Grenson pour leur collaboration efficace!

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8 commentaires sur “INTERVIEW D’OLIVIER GRENSON

  1. Quand j’ai créé ce blog , jamais j’aurais cru possible d’avoir une interview d’un ténor comme Olivier Grenson…..et c’est chose faite grâce à maître Capitol.
    Je cours maintenant lire tout ça.

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  2. Je confirme, Niklos est très attendu, il a une sorte de magnétisme chez ce personnage , il attire notre attention.
    Sinon, la guerre de Corée s’est réveillée depuis l’interview, comme quoi.
    On sent bcp de sensibilité chez Olivier avec ou Sans Jean Dufaux .J’ai toujours été fan de ses œuvres,ça ne risque pas de changer.

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  3. L’année dernière, j’ai découvert La femme accident, que l’on m’avait offert, avec grand intérêt, puis les Niklos Koda un peu sur le tard, mais je serai là pour ce prochain triptyque.
    Une belle interview pour le « petit blog qui monte… qui monte… » 😉

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  4. Il y aura encore d’autres interviews…Olivier Grenson s’est bien impliqué également en proposant des « visuels » dont la première planche du futur tome 11 de Niklos Koda…

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  5. Merci pour cette belle interview. Je suis passé à côté de Niklos koda. Je n’ai lu que le tome 1. La douceur de l’enfer est une œuvre magnifique pleine de sensibilité. Monsieur Grenson, si l’envie vous reprend de faire une autre BD personnelle, je suis preneur !

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  6. Je crois que les lecteurs sont désormais plus attentifs à la personnalité des auteurs dont ils aiment à lire les oeuvres, coeur de leur métier (par opposition au merchandising, impersonnel et mercantile). Je peux confirmer ici que cette très belle et bonne interview est le reflet de la sensibilité de l’auteur. Elle met très honnêtement en lumière les points de vue, le respect (je dirais même l’hommage) au scénariste ainsi que la relation humaine d’Olivier Grenson. Une belle personne.

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  7. Aujourd’hui nous avons reçu des photos de sarah le directeur des ventes chez Grenson, veuillez nous montrant quelques images sneak preview de nos chaussures dans la fabrication. Même le propriétaire et directeur créatif Tim peu, a posé pour une photo avec l’un de nos modèles, un véritable sceau d’approbation de l’homme principal lui même.

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