#J’Accuse…!

Scénario : Jean Dytar
Dessin : Jean Dytar
Éditeur : Delcourt
Date de sortie : 01 Septembre 2021
312 pages
Genre : Histoire

Maurice Barrès@mbarrès

Quand il passa auprès de nous, il s’écria : « Vous direz à la France entière que je suis innocent ! » Sa figure de race étrangère, sa roideur, toute son atmosphère révolte l’homme le moins prévenu.

Présentation de l’éditeur

L’impact de l’affaire Dreyfus sur ses contemporains aurait-il été différent s’ils avaient été informés par les médias d’aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. En revanche, notre propre compréhension s’en trouve bouleversée…

De 1894 à 1906, l’affaire Dreyfus défraie la chronique. L’auteur en décortique les mécanismes et nous la fait vivre comme si elle se déroulait aujourd’hui, avec nos moyens de communication. Cette mise en scène de l’espace médiatique met en évidence les dynamiques qui peuvent conduire à la polarisation de la société, à partir d’un événement initial devenu prétexte d’un grand conflit de valeurs…

Mon avis

Bon, je vous préviens, je préfère vous prévenir ! Grosse chronique pour très gros coup de cœur pour une très grosse BD ! En effet, si j’ai demandé à chroniquer cette BD, c’était avant tout par principe. L’Affaire Dreyfus, de par toute l’injustice dont est l’objet son personnage central, de par le climat d’antisémitisme dont elle est à la fois le reflet et le prétexte pour l’époque et de par l’importance et le retentissement qu’elle a eu, est une affaire non seulement politique mais, surtout, une affaire où la justice (en tout cas partiellement…) a fini par être rendue, à défaut de triompher… Et à lire cette sublime BD, ce n’était vraiment, mais alors VRAIMENT pas gagné…

Dans ce pavé de 312 pages, comme toujours, il y a le fond et le forme. Mais rarement les 2 auront été aussi importants et aussi complémentaires. Complémentaires justement parce que le sujet est tellement vaste et la mise en contexte tellement riche qu’il est malheureusement bien trop rébarbatif de s’avaler les innombrables coupures de presse et autres passages de livres autobiographiques des acteurs principaux de ce drame d’une fin de siècle. Alors que là, sous forme de bande dessinée, ça passe vraiment très bien. Et pourtant, de la matière, il y en a ! Au passage, le travail de l’auteur est tout simplement CO-LO-SSAL !

Mais cette BD n’est vraiment pas une BD comme les autres. En effet, Jean Dytar a choisi de nous faire vivre cette affaire à travers le prisme de l’informatique, de l’Internet et, bien entendu, des inévitables réseaux sociaux. La forme est donc la suivante : les pages reproduisent un écran d’ordinateur tournant manifestement sous l’anguleux Windows 95, voire 98 (ce qui donne déjà un côté un peu vieillot), dans lequel on aurait ouvert l’onglet d’un navigateur Internet. Dans la barre de recherche, il y a le nom de la source (journal, autobiographie, etc.) et juste à côté le nom du ou des intervenants de cette page. Et si l’auteur s’amuse à nous placer de petits anachronismes comme les pouces levés ou baissés des réseaux sociaux, c’est pour mieux nous faire toucher du doigt (du pouce ?) l’ambiance de l’époque. Je dois dire que c’est assez drôle de lire un article de l’Aurore ou de l’Intransigeant et d’y voir accolés en dessous des commentaires sous pseudonymes comme ceux que l’on peut lire dans les contributions des lecteurs de nos journaux actuels sur le Net. J’ai même bien ri lorsqu’on annonce le nombre de signataires d’une pétition avec, juste en dessous, le prochain objectif, comme cela se fait aujourd’hui, en temps réel, mais comme cela était évidemment impossible il y a plus d’un siècle… Sans vous parler du Crowd Funding pour aider la veuve de l’un des faux témoins de l’affaire… Bref, cette actualisation de la forme est vraiment la bienvenue car elle aide décidément très bien à faire passer un contenu à la fois dense, grave et particulièrement violent.

Car c’est à mon sens là l’autre vertu principale de ce remarquable ouvrage : nous aider à réaliser à quel point l’époque était d’une violence inouïe. On a du mal à se l’imaginer, mais les journaux, ceux de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’extrême droite, étaient en permanence dans l’outrance, le mensonge, la mauvaise foi et l’appel régulier plus ou moins voilé à la sédition. Il faut dire que les quelques acquis sociaux obtenus à la fin du XIXème siècle ne plaisaient pas à tout le monde et que le Capital allié au Goupillon, ce qu’on appelait alors la Réaction, n’étaient pas disposés à laisser les gueux et autres socialistes internationalistes en obtenir encore plus.

L’Antisémitisme était l’une des composantes de cette Réaction. C’en était même un élément fédérateur puisqu’il dépassait parfois les clivages politiques très forts comme le souligne très justement la BD. En effet, au début de l’affaire, Jaurès ne se sent pas spécialement impliqué et la judaïté de Dreyfus ne semble pas totalement étrangère à ce sentiment… Il faut dire que pour les anarchistes comme pour les socialistes, les juifs font supposément partie du Grand Capital qu’il faut abattre. Alors, certes, on est mal-à-l’aise face à l’injustice qui touche un homme en particulier, mais on sait que, au bout du compte, cet homme, par son appartenance à une communauté donnée, reste l’ennemi… Et comme de l’autre côté de l’échiquier politique, les nationalistes, royalistes et autres catholiques intégristes diffusaient quotidiennement leur haine sans filtre des juifs, on peut dire que l’ambiance était un peu tendue pour ces derniers. D’ailleurs, certains propos tenus dans les journaux ouvertement et même fièrement antisémites de l’époque préfiguraient largement les horreurs de la Shoah.

En tout cas, au fil de ces 312 pages durant lesquelles défilent méthodiquement les pièces de l’immense puzzle que représente l’Affaire Dreyfus, on ne peut qu’être fortement troublé par ce qu’elle nous dit de l’époque, de notre société, hier, mais également aujourd’hui.

Personnellement, même si ça peut paraître un poil difficile d’accès pour les élèves, je pense que cette BD mériterait d’être au programme d’Histoire de tous les Lycées de France (et d’ailleurs même…).

C’est un ouvrage EXCEPTIONNEL !!!

Ah, j’allais oublier, le tout est en réalité augmentée avec l’application Delcourt-Soleil. En gros, si l’on scanne la plupart des pages, on accède à des notes sur les personnages ainsi que, surtout, les fac-similés des journaux d’époque, où l’on peut voir que rien n’est inventé.

Encore un immense bravo à Jean Dytar pour son COLOSSAL travail de compilation et de vulgarisation (non ce n’est pas un gros mot, il en faut !).

ScénarioDessinico_Album
coeur_cinqcoeur_trois_et_demicoeur_cinq

Odradek

6 commentaires sur “#J’Accuse…!

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  1. Nul doute que ce doit être à la fois instructif et non dénué d’intérêt… mais ça me parait assez indigeste à lire malgré l’originalité du traitement.
    N’étant pas fan d’Histoire, je crains donc que je lise d’abord toutes les BD de « divertissement » que j’ai dans ma haute PAL !😳
    Je pense que je vais d’abord me rabattre sur le film avec Dujardin pour ne pas mourir idiot sur l’affaire !😉

    Aimé par 1 personne

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