Les mystères de Hobtown

Tome 1 : L’affaire des hommes disparus
Scénario : Kris Bertin
Dessin : Alexander Forbes
Editeur : DELCOURT
Collection : Outsider
312 pages
Sortie : 26 mars 2026
Genre : club de détectives en milieu bizarre

Bienvenue à Hobtown ! Ce charmant village de 2 006 habitants situé en Nouvelle-Écosse saura vous divertir et vous intriguer. Car oui, il s’en passe des événements étranges à Hobtown, heureusement le club de détectives est là pour mener l’enquête !
Dana Nance dirige le Teen Detective Club, un programme parascolaire agréé, dont les jeunes membres enquêtent sur tous les événements qui se produisent à Hobtown. Leur petit monde est bouleversé lorsqu’un véritable aventurier leur demande de partir à la recherche de son père disparu. Mais les choses se compliquent : le père de Sam est le sixième homme à avoir disparu cette année !


Il y a des bandes dessinées qui s’annoncent dès la couverture pour ce qu’elles sont, et d’autres qui avancent masquées. L’Affaire des hommes disparus, premier volume des Mystères de Hobtown, est résolument de la seconde espèce. L’album se présente en pastiches de roman de bibliothèque verte (ou rose), convoque un club de détectives lycéens, situe son action dans une bourgade côtière de Nouvelle-Écosse — et puis, très progressivement, il vous avale littéralement.

Le point de départ est presque rassurant par sa banalité : des hommes disparaissent un à un à Hobtown, la police piétine, et Sam Finch, nouveau venu en ville dont le père figure parmi les disparus, rejoint le Teen Detective Club animé par la brillante et méthodique Dana Nance. La mécanique classique du roman d’enquête jeunesse est là, entière : le groupe soudé par l’enquête et la logique de la révélation finale. Kris Bertin semble connaître parfaitement ces codes et il les réactive avec une aisance déconcertante.

Mais très vite, quelque chose accroche. Les motivations restent floues là où elles devraient s’éclaircir. Les adultes ne se contentent pas d’être condescendants : ils mentent avec une détermination qui ressemble à de la protection collective. Et à la lisière du récit policier apparaissent des choses qui n’y ont pas leur place : visions, créatures difformes et rites obscurs dont la logique échappe aux enquêteurs comme au lecteur. Bertin fait monter le fantastique par paliers, avec une lenteur et une patience presque cruelles, jusqu’à ce que la grille d’interprétation policière ne tienne plus et qu’on se retrouve dans quelque chose d’autre, dont les contours ne se précisent jamais tout à fait.

On pense à Twin Peaks ou à du Stephen King, et les comparaisons ne sont pas vaines : il y a dans Hobtown la même vision de la petite ville comme monde clos, idyllique en surface et profondément corrompu en dessous, le même surréalisme discret qui transforme les gestes du quotidien en signaux d’alarme. Mais Bertin, qui vient de la littérature ramène constamment ces effets vers une attention très fine aux micro-dynamiques sociales, aux silences de classes, à la manière dont une région vit son histoire coloniale dans chaque échange anodin.

Ce qui fait la singularité de Hobtown par rapport à beaucoup d’œuvres qui jouent dans le même registre, c’est l’ancrage territorial absolument précis dont Bertin et Forbes font leur principal matériau. Hobtown n’est pas une petite ville générique de l’Amérique du Nord : c’est une concentration des paysages et des histoires de la Nouvelle-Écosse : falaises, forêts profondes, littoral gris, maisons vernaculaires, mélange de bâtiments coloniaux délabrés et pauvreté contemporaine agrémenté de légendes locales.

Les auteurs écrivent depuis leur propre expérience de ces petites villes maritimes : l’amour et la haine mêlés, le désir de fuite et l’attachement viscéral, la beauté écrasante qui coexiste avec l’ignorance cultivée. Il en résulte que Hobtown est un personnage actif du récit, doté d’un tempérament et d’une volonté propres. La ville protège certains secrets, en étouffe d’autres, façonne le caractère des adultes et condamne les adolescents à un entre-deux inconfortable.

Le fantastique lui-même naît de cette terre précise. Les légendes, les créatures, les visions ne surgissent pas d’un imaginaire générique : ils sont ce que produit Hobtown quand on gratte un peu. Ce Gothique Maritime réside justement dans cette fusion entre architecture locale, climat et oppression diffuse. C’est la ville qui est le principal agent d’horreur.

Le style graphique d’Alexander Forbes est probablement le point le plus clivant de l’album, et peut être le plus mal compris au premier regard. Forbes travaille en noir et blanc très chargé : hachures denses, textures omniprésentes, paysages côtiers et ciels bouillonnants d’une précision presque naturaliste. Ses décors ont une présence physique et atmosphérique très forte ; des pages muettes suffisent à installer une tension d’horreur.

Mais les personnages, eux, sont volontairement cassés : visages grotesques, silhouettes raides ou pâteuses, expressions exagérées. Cette dissonance délibérée entre la minutie des décors et la déformation des corps produit un malaise constant, parfaitement adapté au projet. Hobtown semble à la fois familière et fausse, comme un décor de théâtre dont les acteurs ne seraient pas tout à fait humains. Quand les scènes basculent dans le surnaturel ou la violence psychique, ce style révèle toute son efficacité. La laideur est ici une technique, pas une limite.

Les ajouts de couleur dans cette nouvelle édition restent au service du trait sans jamais l’écraser, soulignant les détails et faisant surgir ponctuellement des teintes maladives — verts ternes, jaunes de ciré — qui renforcent l’ambiance de cauchemar rural sans la surcharger.

L’album est lourd, dense, massif. Il assume un rythme déconcertant, alternant longues phases d’installation, montées de tension abruptes et dérapages surnaturels non résolus. On ne comprend pas tout, et c’est intentionnel : Hobtown n’est pas un puzzle à résoudre intégralement, mais un univers à habiter, avec ses blancs, ses ellipses et ses horreurs seulement suggérées. Cette opacité peut désarçonner, voire décourager les lecteurs qui attendent une enquête propre et rassurante.

Mais pour ceux qui acceptent de se laisser emporter par l’atmosphère plutôt que de chercher à déchiffrer chaque indice, l’expérience est rare. L’Affaire des hommes disparus est un de ces albums qui s’incrustent, qui reviennent hanter après la fermeture, non pas parce qu’ils ont tout expliqué, mais précisément parce qu’ils ne l’ont pas fait. Un cauchemar à la fois minutieux et brouillon, ancré dans une terre réelle et débordant sur quelque chose d’indéfinissable, exactement comme la ville qu’il décrit.

Vivement le tome 2!

SKIPPY

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