Scénario et dessin : Jeff LEMIRE
Editeur : DELCOURT
Collection : Contrebande
144 pages
Sortie le 29 janvier 2026
Genre : fantastique quotidien
Theresa, la fille d’une voyante aux pouvoirs psychiques discutables, revient à contre-coeur dans sa ville natale pour s’occuper de sa mère malade. Lorsque Theresa découvre que la magie pourrait s’avérer un peu plus réelle qu’elle le croyait au départ, elle se retrouve happée par cette ville qui a désespérément besoin d’aide…
Avec Minor Arcana, Jeff Lemire livre un condensé de ses obsessions les plus tenaces : la petite ville paumée, les secrets de famille, la douleur sourde des liens filiaux et une pointe de surnaturel qui agit davantage comme révélateur des blessures que comme pur dispositif spectaculaire. une lente descente dans un passé jamais vraiment digéré, constitue la vraie matrice du récit.
Le dispositif est classique : une héroïne cabossée, un décor de bled grisâtre où tout semble figé, des rancœurs anciennes qui affleurent à chaque dialogue, et la découverte progressive que les dons « bidons » de la mère pourraient bien avoir un fond de réalité. Lemire choisit de ne pas se précipiter vers le fantastique tapageur : la magie du tarot, omniprésente dans l’iconographie, reste d’abord à l’état de rumeur, de micro-décalage, presque de gêne. On retrouve ce qu’il avait déjà expérimenté dans des récits plus intimistes : ce glissement insensible du quotidien vers l’étrange, qui fait du moindre détail (un silence, un regard, une carte retournée) un possible point de bascule. Theresa est un personnage particulièrement réussi : agressive, défensive, pétrie de honte et d’alcool, elle coche toutes les cases de l’archétype lemirien à qui l’auteur parvient à conférer une forte densité émotionnelle. Ce récit possède une tonalité mélancolique dans son traitement des thématiques de l’héritage et de la culpabilité.

Graphiquement, Minor Arcana un livre abouti. Le trait rugueux de Lemire, immédiatement identifiable, trouve ici une justesse rare : les visages marqués, les corps un peu cassés, les décors de dîners, de rues désertes et de maisons modestes composent un univers qui oscille entre réalisme terne et onirisme inquiet. Pour la colorisation, une gamme froide et dénaturée pour le quotidien et des irruptions plus vives dès que la magie affleure. Lemire exploite pleinement les ressources du médium, en jouant sur la mise en page, les ruptures de cases et même la typographie des dialogues pour traduire les visions, les absences, les trous de mémoire.
Minor Arcana s’engage sur la durée, comme un feuilleton intime où l’occulte ne sert qu’à mieux éclairer les zones d’ombre très humaines de ses personnages. Ce premier tome s’impose comme une solide entrée en matière, portée par une sincérité et une cohérence formelle.

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