Les Mystères de Hobtown

Tome 2 : L’Ermite maudit
Scénario : Kris BERTIN
Dessin : Alexander FORBES
Editeur : DELCOURT
Collection : Outsider
193 pages
Sortie le 7 mai 2026
Genre : club de détectives amateurs en milieu très bizarre

Bienvenue à Hobtown ! Ce charmant village de 2 006 habitants situé en Nouvelle-Ecosse saura vous divertir et vous intriguer. Car oui, il s’en passe des événements étranges à Hobtown, heureusement le club de détectives est là pour mener l’enquête !

Les intrépides Brennan et Pauline ont hâte de profiter des vacances de Noël, avant d’être envoyés à l’internat Knotty Pines afin d’obtenir des crédits pour leurs études. Suite au premier cours, leur méfiance envers le directeur et la directrice qui semblent contrôler les élèves et les changer en brutes ne fait que grandir. Acculés, des rencontres nouvelles vont les aider à lever une malédiction vieille de plusieurs siècles !

L’Ermite maudit s’impose comme un second volume plus étrange et plus engagé, et confirme la série comme un projet singulier du genre polar adolescent contemporain. Une œuvre qui dépasse le simple pastiche de « club des cinq » à la sauce Stephen King et David Lynch. Ce deuxième tome choisit de réduire le groupe initial à un duo – Brennan et Pauline – envoyés en stage de « crédits supplémentaires » à l’internat Knotty Pines, perché au-dessus de Hobtown. Ce resserrement du casting donne au récit une densité plus émotionnelle : moins de personnages secondaires, plus de temps pour faire monter l’angoisse et la paranoïa. Dès l’arrivée à l’école, tout sonne volontairement trop évident, trop « méchant » : un couple de directeurs autoritaires, un programme d’éducation aux rôles de genre d’un autre âge, une communauté d’élèves qui se rigidifie comme un seul homme sous l’influence d’une discipline caricaturale. Cette transparence du dispositif – on comprend très vite que quelque chose cloche – est un choix de mise en scène. L’album ne mise pas sur le suspense classique (qui est le coupable ?) mais sur la tension diffuse : comment, exactement, cette normalité fascisante se met-elle en place, qui y adhère et qui résiste ? On est moins dans la mécanique d’énigme que dans la description minutieuse d’une atmosphère d’embrigadement où la politesse, le décorum et l’idéologie des « bonnes manières » servent de masque à un dispositif de contrôle mental.

Un point intéressant est la capacité de ce volume à fonctionner de manière autonome, même si les enjeux de fond prolongent les révélations du premier tome. Le scénariste lui-même présente d’ailleurs ce livre comme le « premier véritable épisode » de la série après un tome initial pensé comme un pilote : autrement dit, on n’est plus dans la mise en place, mais dans la déclinaison assumée d’un format sériel. Cette logique se lit dans la structure : un huis clos temporel (les vacances de Noël), un décor unique (l’école), une menace nettement identifiée mais dont les ramifications débordent largement la situation présente. Le récit s’autorise des digressions hallucinées – notamment via les visions de Pauline, qui donnent à l’album une dimension mystique.

Derrière le folklore d’un pensionnat sinistre se cache une réflexion très contemporaine sur les institutions qui se servent du passé pour discipliner les corps et neutraliser toute dissidence. En jouant sur des codes visuels et narratifs proches du roman d’école rétro, le livre montre comment la nostalgie pour une éducation « à l’ancienne » peut se transformer en projet de normalisation autoritaire, voire de véritable lavage de cerveau.

L’ermite du titre, figure marginale, devient paradoxalement un relais de résistance : à la fois vecteur de savoir ancien et contre-pouvoir vivant face aux logiques d’institutionnalisation. Dans ce monde où l’adulte respectable est presque toujours suspect, la parole de ceux qui vivent aux marges – fantômes, ermites, adolescents récalcitrants – apparaît comme le seul chemin possible vers une vérité moins falsifiée.

Graphiquement, L’Ermite maudit prolonge et approfondit la singularité de la série, avec cette manière de tordre les corps, de charger les expressions jusqu’au malaise, tout en gardant une lisibilité limpide des situations. Les silhouettes légèrement difformes, les visages tour à tour hagards ou figés dans une politesse forcée, donnent à chaque case une vibration inquiétante, même en l’absence de gore ou de violence explicite. La couleur des éditions récentes accentue cet effet de décalage. Loin d’adoucir le dessin, la palette renforce le contraste entre la surface « charmante mais morne » du village et la noirceur de ce qui se trame en profondeur. Le pensionnat lui-même, avec ses couloirs feutrés, ses uniformes et ses salles de classe aux teintes soigneusement contrôlées, devient un personnage à part entière : un organisme qui absorbe, digère puis recrache les adolescents sous une forme plus docile.

Le succès progressif de Hobtown, jusqu’à devenir finaliste du Los Angeles Times Book Prize dans la catégorie roman graphique en 2024 signale que l’album touche à quelque chose de plus large que le simple marché des « weird comics » pour initiés. La saga s’amplifie, un troisième volume est déjà programmé et un quatrième annoncé, ce qui augure la lente mais sûre montée en puissance de la série dans l’espace francophone.

SKIPPY

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