Lili, toujours debout, jusqu’au bout !

De Ravensbrück à Bergen-Belsen
Scénario : Lili Keller-Rosenberg
Dessin : Boris Golzio
Editeur : GLENAT
Collection : 1000 Feuilles
248 pages
Sortie le 1er avril 2026
Genre : mémoires de la Shoah

Le témoignage fort et émouvant de Lili, survivante des camps de la mort.

Bien que Français car nés en France, mais de parents juifs hongrois, Charlotte Keller et Joseph Rosenberg, Lili (11 ans), Robert (10 ans) et André (3 ans), devenus apatrides suite aux mesures antisémites décrétées par le gouvernement collaborationniste de Vichy, sont arrêtés en octobre 1943, à Roubaix. La famille connaît la prison à Lille, à Bruxelles et une antichambre flamande des camps de concentration nazis, la caserne Dossin. Déportés en Allemagne en décembre 1943, ils sont séparés. Le père, Joseph, est envoyé au camp de Buchenwald, où il sera assassiné ; la mère, Charlotte, et les enfants à celui de Ravensbrück où ils passeront une année de travaux forcés pour la mère, de malnutrition, de maladies et de mauvais traitements pour tous. En février 1944, les Keller-Rosenberg sont envoyés au camp de Bergen-Belsen, un mouroir à ciel ouvert où sévissent les pires violences SS, la famine et une épidémie incontrôlée de typhus. Tous les quatre survivent pourtant. Rentrés seuls en France après la libération du camp par les Britanniques, les enfants passent par le Lutetia, séjournent quelque temps dans une famille d’accueil en région parisienne, puis chez une tante en province. Parce qu’ils sont en très mauvaise santé, ils sont envoyés en préventorium. C’est là que leur mère les retrouve… Brisés, mutiques et absents, il leur faut cependant réapprendre à vivre, mais aussi à se taire, car l’innommable n’est pas compréhensible par ceux qui ne l’ont pas vécu.

Cet album très documenté apporte un éclairage historique puissant sur le combat insensé pour la survie, dans plusieurs camps de concentration, d’une mère et de ses trois enfants. Aujourd’hui à 93 ans, Lili Keller-Rosenberg continue de porter haut la parole en mémoire des disparus. Boris Golzio s’empare de l’histoire vraie de cette enfant survivante de la Shoah pour livrer un album digne et bouleversant, d’un réalisme saisissant. Il est postfacé par deux historiens spécialisés : André Rosenberg (le petit frère de Lili) sur le sujet des enfants dans la Shoah, et Bernhard Strebel, le grand historien allemand du système concentrationnaire nazi. Une œuvre poignante et nécessaire, cosignée par une femme qui est, toujours, restée debout.

Au croisement du témoignage historique, de la littérature de jeunesse et de la bande dessinée de mémoire, à l’heure où les derniers survivants de la Shoah s’éteignent, l’album de Lili Keller-Rosenberg (dite Lili Leignel) et Boris Golzio sonne comme un rappel urgent : l’horreur n’est pas un accident isolé, mais une possibilité humaine qui peut ressurgir dès que vacillent les garde-fous démocratiques.

Ce qui singularise ce témoignage, c’est la focalisation : Lili a onze ans au moment des faits, et le récit adopte largement son regard d’enfant, mêlant naïveté, incompréhension et fulgurances de lucidité. La violence des événements n’est jamais édulcorée, mais elle est filtrée par cette perception enfantine, ce qui produit une tension constante entre la candeur du point de vue et l’horreur objective de la situation. Le rôle de la mère, qui impose des rituels (se lever plus tôt pour éviter les bagarres à la douche, maintenir un minimum de propreté, préserver une forme de dignité) devient l’un des moteurs émotionnels du récit.

La bande dessinée ne se contente pas de raconter les camps : elle met aussi en scène le travail de mémoire lui-même. Adulte, Lili est devenue une passeuse de mémoire, témoignant inlassablement auprès des jeunes générations, et n’accepte le projet qu’à la condition d’un solide travail de documentation, de sources croisées, d’appui sur les recherches historiques. Golzio, co-scénariste et dessinateur, intègre cette exigence au dispositif narratif, en se représentant au travail, à sa table à dessin, reconstituant les lieux, les visages, les détails matériels.

Graphiquement, Golzio opte pour un trait semi-réaliste, épuré, sans tomber dans le spectaculaire. Les corps amaigris, les regards vides, les silhouettes fantomatiques traduisent l’épuisement sans surenchère macabre. Ce décalage entre simplicité du dessin et brutalité des faits renforce l’impact émotionnel, en laissant au lecteur la place de mesurer lui-même l’ampleur de l’horreur.

Lili, toujours debout, jusqu’au bout ! s’inscrit ainsi dans la lignée des grandes œuvres mémorielles en bande dessinée (Maus d’Art Spiegelman) avec une voix originale : celle d’une enfant devenue vieille dame, qui continue de tenir debout pour empêcher que le silence ne recouvre les visages disparus. C’est un livre sobre, exigeant, bouleversant, dont la lecture devrait être encouragée.

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