Scénario et dessin : Gao YAN
Editeur :Â CASTERMAN
Sortie le 15 avril 2026
256 pages – volume 1
Genre : récit d’apprentissage
Entre Taïwan et le Japon, un récit d’émancipation intime et politique mené par une jeune autrice qui se fait le porte-voix des aspirations et des luttes d’une génération.
Sukima s’impose comme un prolongement de l’univers déjà esquissé par Gao Yan dans The Song About Green, mais en déplaçant le centre de gravité vers un véritable roman graphique d’apprentissage, à la fois intime et politique. Le premier volume confirme la singularité de cette autrice taïwanaise formée aux arts visuels, qui pense le manga comme un espace de circulation entre cultures et générations.
Le point de départ est très simple : Yang Yang, étudiante, quitte Taïwan pour le Japon dans le cadre d’un échange universitaire afin d’échapper à la douleur d’un deuil et à une relation amoureuse toxique. Cette fuite géographique est d’emblée présentée comme une sorte d’exil intérieur : le voyage n’est pas tant un déplacement exotique qu’un décentrement, une manière de se placer dans les « interstices » (les sukima) d’un monde qu’elle ne maîtrise pas encore.
La pension où elle s’installe joue ici le rôle de microcosme social, peuplé de figures « hautes en couleur » qui fonctionnent à la fois comme contrepoints narratifs et comme miroirs déformants de ses propres hésitations. C’est dans ce espace réduit – ouvert sur la ville, mais resserré autour de quelques espaces communs – que se tisse le véritable enjeu du récit : apprendre à habiter le présent, malgré les failles affectives et les pressions d’un avenir incertain.

Gao Yan s’intéresse à une génération « ultra-connectée, fascinée par le Japon et en plein questionnement sur l’engagement », ce qui place Sukima au croisement de l’autofiction et du portrait sociologique. La question n’est pas seulement : « comment aimer ? », mais aussi : « comment prendre position dans un monde saturé d’informations, d’images et de tensions géopolitiques ? ». Le manga apparaît alors comme un pont symbolique entre Taïwan, Okinawa et le Japon, dans une volonté assumée de créer une compréhension mutuelle entre ces espaces.
Si ce premier volume frappe, c’est par la manière dont Gao Yan fait de l’« écart » son motif central, qu’il soit culturel, linguistique ou générationnel. Les situations du quotidien – repas partagés, discussions estudiantines, moments de solitude dans la chambre – deviennent le lieu d’une micro-politique du malaise, où l’on sent constamment la distance entre ce que les personnages pensent, disent et ressentent.
Graphiquement, même si l’album reste dans les codes d’un seinen contemporain, l’autrice joue avec des cadrages qui isolent souvent la protagoniste dans des espaces vides ou en bord de case, comme si elle glissait en permanence en marge de son propre récit. Cette gestion de la page traduit avec finesse l’indécision de Yang Yang, tiraillée entre le désir de s’enraciner et la tentation de rester dans l’entre-deux, sans jamais trancher.
Sukima est un manga qui avance par touches, par silences, par petites dissonances. C’est précisément cette retenue qui refuse les gestes héroïques au profit d’une attention aux fragilités ordinaires qui lui donne sa force. Un livre qui demande une lecture patiente, mais qui récompense par la justesse et la finesse de son regard sur les failles – les « espaces vides » – où se rejoue, en sourdine, le politique.


SKIPPY

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