Algues vertes, l’histoire interdite

Scénario : Inès Léraud
Dessin : Pierre Van Hove
Éditeur : Delcourt | La revue Dessinée
160 pages
Date de sortie :  12 juin 2019
Genre : reportage, documentaire, société


Pas moins de 3 hommes et 40 animaux ont été retrouvés morts sur les plages bretonnes. L’identité du tueur est un secret de polichinelle : les algues vertes. Un demi-siècle de fabrique du silence raconté dans une enquête fleuve.

 

Présentation de l’éditeur

Des échantillons qui disparaissent dans les laboratoires, des corps enterrés avant d’être autopsiés, des jeux d’influence, des pressions et un silence de plomb. L’intrigue a pour décor le littoral breton et elle se joue depuis des dizaines d’années. Inès Léraud et Pierre Van Hove proposent une enquête sans précédent, faisant intervenir lanceurs d’alerte, scientifiques, agriculteurs et politiques.

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Mon avis

Tout commence en 1971 lors du premier signalement d’une marée verte dans la baie de Lannion dans les côtes d’Armor en Bretagne. Qu’est-ce qu’une marée verte ? Si vous n’êtes jamais allé sur les côtes Bretonnes, le phénomène vous est peut-être étranger. Il s’agit d’une quantité très importante d’algues de couleur verte, l’ulve, appelée vulgairement laitue de mer, qui s’échoue sur les plages en couches plus ou moins épaisses dès que les premières chaleurs se font sentir. Fraîche, cette algue est totalement inoffensive et même comestible. En revanche elle devient une redoutable tueuse dès qu’elle se met à pourrir. Cette putréfaction libère un gaz mortel, l’hydrogène sulfuré (H2S). C’est un gaz lourd et rampant qui, inhalé à petite dose provoque des irritations et des maux de tête, à forte dose des convulsions et des arrêts cardio-respiratoires. La dangerosité de ce gaz est comparée par les scientifiques à celle du cyanure. Aussi, peut-il tuer aussi vite que ce dernier.
C’est arrivé plusieurs fois dans les côtes d’Armor, sur des animaux et des humains. En 2009, un cheval est mort sur une grève, son cavalier s’en est tiré après un passage aux urgences ; en 2009 encore, le chauffeur d’un camion transportant des algues vertes décède pendant sa journée de travail ; en 2011, 36 sangliers sont retrouvés morts dans l’estuaire du Gouessant …

Ce sujet est très sensible, et tabou, en Bretagne, terre de tourisme et d’activité agricole. C’est ce que nous démontre ici Inès Léraud dans un reportage choc qui tente d’expliquer les causes de cette situation.

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Journaliste et documentariste, elle a mené l’enquête durant 3 ans sur ce phénomène. 3 ans qui lui ont fait remonter le temps jusque dans les années 60, époque du remembrement des terres agricoles, conséquence directe du plan Marshall d’après guerre. C’est alors la fin des petites parcelles, laissant place à de plus grandes pour rentrer dans l’ère moderne de l’agriculture intensive.

Productivisme, rendement, utilisation massive d’engrais … c’est le début du problème des algues vertes. C’est aussi le début des premiers lanceurs d’alerte, les vieux agriculteurs, ceux qui connaissent la terre et qui sentent les choses, qui avaient compris qu’en arrachant les haies des champs, les engrais finiraient inexorablement dans la mer. Nous voilà au cœur du problème, puisque cette surabondance de laitue de mer serait le fait d’eaux trop riches en nitrates et phosphates. Substances issues des produits agricoles et ménagers.

Le problème devient alors complexe a gérer. Les agriculteurs sont ciblés comme responsables majeurs par les organismes écologistes, les élus cherchent à préserver l’agriculture et le tourisme en Bretagne. Entrent alors en jeu les syndicats agricoles, les grands groupes agroalimentaires, l’État, les écologistes, pour une bataille politique hallucinante où tout semble mis en œuvre pour minimiser le danger de l’algue verte et la responsabilité d’une politique agricole désastreuse pour l’environnement. L’omerta se met en place, pour ne pas nuire au tourisme on ramasse tranquillement les algues vertes quand on peut les ramasser (impossible techniquement de les ramasser dans certains estuaires et dans les vasières où leur accumulation détruit toute forme de vie), on mène des actions politiques avec des plans anti-algues vertes plus ou moins efficaces, et on commence à faire beaucoup de lobbying.

Les enjeux et intérêts économiques sont énormes, beaucoup de grands groupes agroalimentaires sont présents en Bretagne et se sont organisés pour « gérer » la crise des algues vertes, c’est à dire préserver leurs intérêts. C’est le lobby breton, très organisé, très influent, et très représenté dans le monde politique, jusque dans les plus hautes sphères, tous bords confondus.

On pourrait parler pendant des heures de ce reportage tant il est puissant en révélations et clair dans sa démonstration. Inès Léraud s’appuie sur tous les témoignages, documents scientifiques, judiciaires et journalistiques qu’elle à récoltés, pour expliquer tous les tenants et aboutissants de ce sujet.

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Cette obstination dans le déni, les conflits d’intérêts de certains politiques et industriels, les positions ambiguës des syndicats agricoles, le cynisme des banques, cette difficulté à mettre au jour la vérité et l’évidence … tout cela fait monter au fil des pages un sentiment de révolte, d’écœurement et d’animosité viscérale envers cette classe politique qui fait toujours semblant de faire les choses, mais qui finalement continue de cirer les pompes des grands industriels et des banques.

Une lecture révoltante et écœurante mais nécessaire et très instructive à plus d’un titre.

Loubrun

 

 

Pour approfondir le sujet, vous pouvez écouter les reportages de Inès Léraud sur France Culture, qui sont la source de cet album.

Algues vertes, le déni 1/2

Algues vertes, le déni 2/2

2 commentaires sur “Algues vertes, l’histoire interdite

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  1. Une BD qui a l’air plus instructive et intéressante qu’attractive et distrayante… je suis donc partagé entre l’envie de me révolter ou d’être résigné. Malheureusement, à mon âge, je ne me fais plus trop d’illusion devant la cupidité et la connerie humaine ! 🙄
    Visuellement, je trouve la police choisie pas très attractive… mais respect pour le courage du projet.

    Aimé par 1 personne

    1. le dessin est très correct, certaines personnalité politiques sont parfaitement identifiables, et la police se lit très bien. En tout cas à aucun moment je n’ai été gêné.
      Et puis le reportage est tellement bien construit qu’il se lit tout seul, et d’un traite.

      Fréquentant la Bretagne depuis fort longtemps, j’ai vu l’émergence de ces algues vertes, je suis donc un peu sensibilisé au sujet. Et pourtant je vais dans un coin qui est moins touché. Donc ma lecture s’est sans doute focalisée davantage sur le fond que la forme. Mais, encore une fois, le dessin est tout à fait correct. Il y a d’autres BD reportages beaucoup moins agréables à lire.

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